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Dans un récit de vie comment parler de ses parents

« Mes parents m’ont donné la plus belle chose au monde : la vie. Ils m’ont aussi donné mes plus belles cicatrices. »

Cette phrase, je l’ai déjà entendue. Stéphanie m’avait contacté, car elle était bloquée depuis des mois sur le chapitre consacré à ses parents. Elle écrivait deux lignes, parfois deux paragraphes, mais elle effaçait tout. Elle avait beau retourner son texte dans tous les sens, changer de point de vue, le malaise était persistant.

Dire la vérité lui donnait le sentiment de trahir ses parents et déguiser la réalité amoindrissait l’intérêt de son récit.

Malheureusement, c’est un problème que je rencontre souvent en tant que coach en récit de vie avec les personnes que j’accompagne. Parler de ses parents, c’est toujours le passage le plus délicat d’un récit autobiographique. Il est vrai qu’ils nous ont façonnés, pour le meilleur et parfois pour le pire. Comment rendre compte de cela sans tomber dans le règlement de comptes ou dans les louanges aveugles ?

D’un autre côté, écrire son histoire de vie sans jamais faire référence à ses parents et donc à son éducation n’aurait pas vraiment de sens. C’est ce que je pense, mais bien sûr, cela n’engage que moi.

Heureusement, il y a des solutions pour parler de ses parents de façon fluide.

Dans cet article, je partage avec vous ce que j’ai appris lors de mes accompagnements en écriture autobiographique.

(Par souci de confidentialité, j’ai changé tous les prénoms lorsque je cite des exemples)

1)Voir nos parents tels qu’ils sont vraiment

Reconnaître leurs défauts n’est pas renier ses parents

Je me souviens de Pierre et de la façon dont il parlait de son père. Il était partagé, le considérant comme « le meilleur papa du monde » et d’un autre côté dénonçant « un égoïste qui l’avait abandonné ».

En creusant un peu, on a découvert un homme qui adorait ses enfants mais qui, mal dans son couple, fuyait le domicile dès qu’il en avait l’occasion.

Pierre mit des mois à accepter cette vérité simple : son père était les deux à la fois. Ni tout bon, ni tout mauvais. Juste un être avec ses qualités et ses failles. N’avons-nous pas plusieurs facettes en tant qu’humain ?

On a souvent du mal à reconnaître les défauts de nos parents, car on a le sentiment de les renier, pire de les trahir. L’autre tendance de ne voir que leurs qualités n’est pas non plus satisfaisante. L’idéal est de les voir tels qu’ils sont (ou tels qu’ils étaient), mais il est vrai que ce n’est pas facile.

Mais connaissons-nous vraiment nos parents ?

L’autre écueil, c’est de figer nos parents dans une époque, leur mettre une étiquette et les ranger dans un tiroir : ils étaient comme ça.

Raconter notre histoire, cela peut être l’opportunité de changer notre regard sur eux dans le cadre d’un projet autobiographique.

Françoise pensait que sa mère était froide, dénuée de sentiments. Jusqu’au jour où, en fouillant dans de vieilles lettres pour son récit, elle est tombée sur une correspondance entre sa mère et sa grand-mère. Sa mère y racontait ses inquiétudes, ses joies de jeune maman, ses moments de tendresse. « Je ne la reconnaissais pas, m’a dit Françoise. »

En réalité, Françoise enfant avait vécu avec une mère dépressive après un deuil difficile et qui ignorait sa maladie. Cela expliquait probablement son côté froid et distant.

Autre phénomène, un père rigide et intransigeant devient un grand-père « gâteau ». Libéré du poids de l’éducation de ses propres enfants qui pesait sur ses épaules, il put sans doute exprimer la tendresse qui était sa véritable nature avec des petits-enfants dont il n’avait plus la charge.

Accepter les zones d’ombre

Et puis il faut l’admettre : certaines zones resteront toujours floues. Pourquoi votre mère était-elle si mélancolique certains soirs ? Pourquoi votre père s’énervait-il toujours quand on parlait de son frère ?

C’est normal de ne pas tout comprendre de ses parents (comme d’ailleurs de ses enfants). Ils avaient une vie avant nous, des secrets que nous ne percerons jamais, peut-être même des traumatismes que nous ignorons. Dans un récit de vie, il y a de la place pour le mystère, l’incompris, l’inachevé et c’est très bien.

2)Les techniques d’écriture pour parler de ses parents

Trouver les bons mots pour nuancer plutôt que condamner

Bien sûr, personne ne peut prétendre être objectif, tout dépend de notre angle de vue et de notre propre histoire. Il restera toujours en nous une forme de subjectivité. Ce qui compte, c’est de rester honnête lorsque l’on relate ses souvenirs.

Ainsi, dans l’écriture, je conseille ces formules toutes simples qui consistent à relativiser ce que l’on perçoit :

  • « Dans mon souvenir, ma mère … »
  • « J’ai toujours ressenti que mon père … »
  • « De mon point de vue d’enfant… »
  • « Avec le recul, je me demande si… »

Ces petites phrases changent tout. Elles nous permettent d’assumer notre regard sans prétendre à la vérité universelle.

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Autre crainte que je rencontre parmi les personnes que j’accompagne. « Si j’écris cela, ma sœur va dire que c’est faux ! » Rappelez-vous alors qu’il s’agit de votre livre, pas celui de votre sœur. De votre histoire, pas celle de votre sœur.

D’ailleurs il est rare que tous les enfants d’une fratrie portent tous le même regard sur leurs parents. Je me souviens avoir accompagné une femme dans l’écriture et quelques mois après son frère. Leur regard sur leurs parents était à l’opposé. On aurait pu croire qu’ils n’appartenaient pas à la même fratrie ou qu’ils n’avaient pas vécu ensemble alors que ce n’était pas le cas.

 

La technique des trois regards

Une technique que j’utilise souvent dans mes coachings d’écriture autobiographique, c’est ce que j’appelle « les trois regards sur le même événement ».

Prenons un exemple concret.

Julien a été marqué par les disputes entre ses parents. Voici comment il a appris à les raconter en adoptant trois regards :

  1. « Enfant, j’étais terrorisé par ces éclats de voix. Je me cachais sous mon lit en me disant que c’était ma faute, que j’avais été trop bruyant.
  2. Adolescent, j’en voulais à mes parents de ne pas savoir s’aimer en silence, de polluer la maison avec leurs problèmes.
  3. Aujourd’hui, marié depuis vingt ans, je sais que ces disputes venaient surtout de la fatigue. Papa travaillait de nuit, maman élevait quatre enfants. Ils n’avaient plus une minute pour se retrouver. »

Cette approche est efficace. Elle montre l’évolution de notre compréhension tout en respectant nos émotions d’enfant. Et elle évite le piège du jugement définitif.

Montrer plutôt que juger

Une règle d’or : évitez d’écrire « Mon père était égoïste » ou « Ma mère était distante ». Cette façon de coller des étiquettes peut apparaître brutale. Racontez plutôt des scènes évocatrices pour exprimer vos ressentis.

Par exemple :

Au lieu de « mon père était égoïste », écrivez : « J’ai compris l’importance de l’anniversaire de ma mère le jour où il l’a oublié. Alors que nous déjeunions tous en famille, il a demandé son plat favori et a commencé à raconter une longue histoire de sa jeunesse, sans une seule fois souhaiter un joyeux anniversaire à sa femme. »

Au lieu de dire « ma mère était distante », écrivez : « Quand je rentrais de l’école avec un bulletin rempli d’excellentes notes, ma mère me regardait, souriait un peu, puis retournait à ses tâches, sans un compliment. J’ai longtemps cherché son approbation, mais elle restait toujours comme un mur que je ne pouvais pas franchir. »

Pour mieux les comprendre, resituer ses parents dans leur époque

Une observation que je fais régulièrement lors de mes accompagnements en récit de vie : nous avons trop tendance à juger nos parents avec les codes d’aujourd’hui.

Dans les années 60 ou 70, une femme n’avait pas la même éducation ni le même statut qu’aujourd’hui. Par exemple, c’est seulement en 1965 qu’une loi autorise les femmes à exercer une profession sans autorisation maritale et à gérer leurs biens propres.

Quant aux hommes, on leur enseignait des codes de masculinité qui interrogent aujourd’hui, voire révoltent.

Prendre conscience de cela, ce n’est pas chercher à les excuser, cela aide surtout à comprendre.

J’aime proposer cet exercice : « Imaginez vos parents à l’âge que vous avez aujourd’hui, mais dans LEUR époque. » Qu’est-ce qui était possible alors ? Quels étaient les modèles familiaux ? Les courants de pensée ? Les contraintes économiques ?

« Imaginez-vous maintenant vivant à l’époque de vos parents. »

3)Faut-il tout dire sur ses parents ?

Doit-on se fixer des limites ?

Faut-il tout dire ? Peut-on passer certaines choses sous silence ?

Écrire notre autobiographie, c’est aussi une façon de se réconcilier avec notre histoire. S’il faut taire certaines choses pour que nous puissions avancer, taisons-les.

Je vous propose un petit test dont les réponses vous orienteront sur ce qu’il est préférable de dire ou de ne pas dire.

Posez-vous ces questions :

  • Pourquoi je veux raconter cela sur mes parents ?
  • Qu’est-ce que ça va m’apporter ?
  • Cela ne va-t-il pas créer un malaise au sein de ma famille ?
  • Suis-je prêt(e) à affronter d’éventuelles réactions ?

En fonction des réponses que nous apporterons, nous verrons plus clair pour décider de raconter ou de faire l’impasse.

L’art de nuancer ses propos si nous décidons de tout raconter

Il y a différentes façons de dire les choses :

L’allusion : « Les colères de papa marquaient nos soirées » plutôt qu’un récit détaillé de violence.

La contextualisation : « Maman avait commencé à boire après la mort de son père » plutôt que « Ma mère était alcoolique ».

L’impact plutôt que les faits : « Ces disputes nocturnes m’ont longtemps empêché de faire confiance » plutôt qu’une description scène par scène.

Ces formules vous permettent de dire l’essentiel sans entrer dans les détails, ce qui peut épargner à l’auteur(e) l’évocation de moments douloureux.

4)De la blessure à la compréhension

Comprendre sans excuser

Mais alors, il faut tout pardonner ? Non.

Comprendre, ce n’est pas excuser. C’est juste accepter que nos parents étaient des humains avec leur histoire, leurs limites, leurs blessures aussi.

Je pense à Sylvie, dont le père était violent. En écrivant son histoire de vie, elle a découvert que son père avait été battu par un père alcoolique. Cette découverte n’a pas effacé sa souffrance, n’a pas excusé les coups reçus. Mais elle a permis à Sylvie de comprendre la chaîne des traumatismes et de décider de la briser.

« Je ne lui pardonne pas, m’a-t-elle dit. Mais je ne lui en veux plus de la même façon. »

Identifier les héritages positifs

Même dans les relations difficiles, il y a toujours quelque chose à retirer. Peut-être une minuscule lumière dans l’obscurité, une petite flamme vacillante, mais c’est déjà cela. Parfois malgré eux, nos parents nous ont transmis des forces ou du moins des valeurs.

Une mère anxieuse peut apprendre la prudence. Un père absent, l’indépendance.

Vous auriez peut-être des surprises en établissant cette liste : « Ce que mes parents m’ont transmis sans s’en rendre compte. »

Pour conclure

Parler de ses parents dans son récit autobiographique, c’est accepter de les voir comme des êtres humains que nous sommes tous. Ni des héros ni des monstres. Juste des gens qui ont fait du mieux qu’ils pouvaient avec ce qu’ils avaient.

Si vous décidez de publier, je vous conseille fortement de changer les noms des personnes et des lieux. Cela protège l’intimité familiale sans édulcorer votre propos.

Une fois votre récit achevé, une question se posera si votre père et votre mère sont encore de ce monde : faut-il leur faire lire votre autobiographie ?

Il n’y a pas de règle absolue. Certaines personnes m’ont raconté avoir eu des échanges très constructifs après leur avoir confié la lecture. Mais d’autres ont préféré s’abstenir.

Fiez-vous à votre instinct. Vous connaissez vos parents mieux que quiconque.

Vous aimeriez que je vous accompagne dans l’écriture de votre autobiographie ? N’hésitez pas à me contacter. Nous trouverons ensemble les mots justes pour écrire votre histoire.

En annexes  4 tableaux récapitulatifs

Techniques d’écriture pour parler de ses parents

Problème rencontré Technique recommandée Exemple concret
Jugement direct et brutal Montrer plutôt que juger Au lieu de « Papa était égoïste » → Raconter la scène de l’anniversaire oublié
Vision trop subjective Formules de relativisation « Dans mon souvenir… » / « J’ai toujours ressenti… »
Regard figé dans le temps Technique des 3 regards Point de vue enfant → adolescent → adulte
Contexte historique ignoré Resituer dans l’époque « En 1965, une femme n’avait pas les mêmes droits… »

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Éviter les étiquettes dans votre autobiographie

À éviter À préférer
« Mon père était égoïste » « J’ai compris l’importance de l’anniversaire de ma mère le jour où il l’a oublié. Alors que nous déjeunions tous en famille, il a demandé son plat favori et a commencé à raconter une histoire de sa jeunesse, sans souhaiter un joyeux anniversaire à sa femme. »
« Ma mère était distante » « Quand je rentrais de l’école avec un bulletin rempli d’excellentes notes, ma mère me regardait, souriait un peu, puis retournait à ses tâches, sans un compliment. J’ai longtemps cherché son approbation. »
« Papa était violent » « Les colères de papa marquaient nos soirées »
« Maman était alcoolique » « Maman avait commencé à boire après la mort de son père »

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Checklist avant d’écrire un épisode douloureux

Question à se poser Pourquoi c’est important
Pourquoi je veux raconter cela sur mes parents ? Identifier ses motivations réelles
Qu’est-ce que ça va m’apporter ? Mesurer le bénéfice personnel
Cela ne va-t-il pas créer un malaise au sein de ma famille ? Anticiper les conséquences relationnelles
Suis-je prêt(e) à affronter d’éventuelles réactions ? Évaluer sa capacité à gérer les retours

 

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L’art de nuancer vos propos

Technique Description Exemple
L’allusion Suggérer sans décrire en détail « Les colères de papa marquaient nos soirées »
plutôt qu’un récit détaillé de violence
La contextualisation Expliquer les circonstances « Maman avait commencé à boire après la mort de son père »
plutôt que « Ma mère était alcoolique »
L’impact plutôt que les faits Décrire les conséquences sur soi « Ces disputes nocturnes m’ont longtemps empêché de faire confiance »
plutôt qu’une description scène par scène
Les formules de relativisation Assumer sa subjectivité « Dans mon souvenir… » / « J’ai toujours ressenti… » / « De mon point de vue d’enfant… »

Vous aimeriez que je vous accompagne dans l’écriture de votre autobiographie ? N’hésitez pas à me contacter. Nous trouverons ensemble les mots justes pour écrire votre histoire.

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