Écrire son histoire de vie peut être très positif à de nombreux points de vue. Mais cela oblige à revisiter un passé parfois très douloureux pour certains d’entre nous.
Revivre par l’écriture une maladie, un accident, la perte d’un être cher, une trahison, de la maltraitance, de la manipulation… n’est jamais très confortable. On se replonge brutalement dans des scènes que l’on a vécues et que l’on aurait aimé effacer à jamais de notre mémoire.
Les émotions douloureuses refont surface, presque intactes, tel un couteau qui remue dans la plaie.
Pourtant ce serait dommage d’écrire sur sa vie en faisant l’impasse sur ces moments douloureux pour de nombreuses raisons. Ce serait notamment se priver des bénéfices de l’écriture en tant que thérapie.
Oui, mais comment avancer sur ce chemin sans trébucher, sans prendre en pleine figure tel un boomerang ce que l’on s’est toujours efforcé d’oublier mais qui stagne toujours dans l’inconscient ?
Voici dix conseils pratiques tirés de mon expérience avec les personnes que j’ai accompagnées dans l’écriture d’un livre sur leur autobiographie. Ces techniques d’écriture thérapeutique ont fait leurs preuves auprès de centaines de personnes. J’espère qu’ils pourront vous être utiles.
Conseil numéro 1
Commencez par les moments heureux
Vous n’êtes pas obligé(e) de commencer par ce qui vous chagrine ou vous tourmente.
Commencer par les souvenirs heureux active la production de neurotransmetteurs positifs (dopamine, sérotonine) qui faciliteront l’écriture des passages plus difficiles. On en a tous eu dans une vie, ils peuvent concerner notre vie familiale, personnelle, amoureuse, professionnelle.
Il peut s’agir de grands évènements, mais aussi de plus petits, comme un compliment reçu, le sourire d’un enfant, un examen réussi, un lever de soleil, etc.
Une personne que j’accompagnais et qui avait vécu de nombreux traumatismes avait commencé par évoquer le souvenir d’une belle rencontre qui avait changé sa vie. Cela lui a permis de se reconnecter avec des émotions positives qui par la suite ont facilité l’écriture de son récit.
Le rappel de ces souvenirs va vous remettre du baume au cœur, vous permettre de faire le plein d’énergie pour démarrer votre projet d’écriture.
Ainsi en vous lançant immédiatement dans l’écriture, vous serez immédiatement dans l’action. Agir c’est arrêter de penser et de ruminer.
Exercice : Listez 10 souvenirs heureux avant de commencer. Choisissez celui qui vous procure le plus d’émotion positive pour votre première séance d’écriture.
Commencez à écrire sans vous préoccuper des dates, vous aurez tout le loisir de remettre de l’ordre dans la chronologie de votre histoire plus tard.
Vous qui me lisez, quel serait votre meilleur souvenir ?
Conseil numéro 2
La patience : votre meilleure alliée face aux traumatismes
Lorsque vous aborderez les périodes de votre vie les plus difficiles, armez-vous de patience.
L’écriture thérapeutique n’est pas une course, mais un marathon émotionnel. Cela demande du temps et de la réflexion.
Si la peine est trop forte, n’essayez pas de tout écrire en une seule fois. A chaque jour suffit sa peine, il n’y a pas de record à établir.
N’écrivez pas dans l’urgence. Privilégiez des sessions courtes mais régulières : 15-30 minutes par jour sont souvent plus efficaces qu’une séance marathon de 3 heures.
« Aujourd’hui, j’écris juste trois lignes sur cette période difficile », puis arrêtez-vous. Respectez vos limites émotionnelles.
Se précipiter, c’est prendre le risque de survoler sans approfondir.
Conseil numéro 3
Acceptez vos émotions
En revisitant votre passé, il est normal que vous reviviez des émotions. C’est dans la nature humaine.
Le défi n’est pas de les éviter, mais de développer votre intelligence émotionnelle face à elles.
Le plus difficile sera peut-être de les accueillir toutes sans vous censurer et sans vous juger. Accepter d’être triste, d’être en colère, d’être révolté(e).
L’écriture pourra vous permettre de faire la paix avec certains évènements de votre passé. Elle vous permettra aussi d’explorer les émotions que vous avez ressenties et donc de mieux les comprendre.
Technique concrète : N’hésitez pas à les visualiser en utilisant des images, des métaphores. Décrivez physiquement ce que vous ressentez : « Cette colère me serre la gorge comme un étau », « Cette tristesse pèse sur ma poitrine comme une pierre ».
Mettez des mots sur ce que vous ressentez.
« Les émotions non exprimées ne meurent jamais. Elles sont enterrées vivantes et libérées plus tard de façon plus laide. » Sigmund Freud
Conseil numéro 4
Installez de la distance en écrivant à la troisième personne
Une façon de prendre de la distance, c’est d’écrire à la troisième personne.
Lors de l’écriture de passages douloureux, vous vous sentirez moins impliqué qu’avec le JE. Vous aurez le sentiment d’écrire la vie d’une autre personne et ce nouveau regard sur votre parcours de vie sera également riche d’enseignement.
En adoptant un autre point de vue, vous activez votre cortex préfrontal – la zone du cerveau responsable de l’analyse objective – plutôt que votre système limbique émotionnel.
Vous gagnerez en objectivité et votre appréciation des faits sera plus nuancée.
Selon une étude réalisée à l’université du Michigan, aux États-Unis, parler de soi à la troisième personne du singulier génèrerait une forme d’apaisement et augmenterait la clarté mentale de 23%.
Exemple pratique : Au lieu d’écrire « J’ai ressenti une immense tristesse », écrivez « Pierre a ressenti une immense tristesse ». Cette simple modification crée une distance thérapeutique.
D’autre part, n’hésitez pas à marquer des pauses pour reprendre votre souffle. Lisez, marchez, courez, randonnez …
Adonnez-vous à votre activité favorite, pratiquez votre passion si vous en avez une (sports, arts, jeux, etc.). Vous reviendrez à l’écriture les idées plus claires et avec encore une plus grande énergie.
Conseil numéro 5
Ne perdez pas de vue le bénéfice de l’écriture en tant que thérapie
L’écriture expressive, validée scientifiquement par James Pennebaker, améliore la santé mentale et physique. Des études montrent une réduction de 47% des consultations médicales chez les personnes pratiquant l’écriture thérapeutique régulièrement.
Écrire sa propre histoire permet de se sentir plus léger, de se libérer d’un poids. J’ai fait mienne cette expression : « Poser des choses lourdes sur le papier ».
Je me souviens d’une de mes clientes qui avaient vécu drames sur drames. Lorsque nous avons terminé l’écriture de son livre, je lui ai demandé de choisir un titre en redoutant qu’il soit trop négatif. A ma grande surprise, elle a choisi le titre « VIVRE », me déclarant qu’elle avait fait la paix avec son passé et qu’elle était devenue une nouvelle personne.
Écrire sur sa vie, c’est un acte courageux qui peut dans un premier temps occasionner de la souffrance, mais les bénéfices que l’on en retire sont inestimables. Prenons l’image d’une épine enfoncée dans la peau. On souffre. Lorsqu’on la retire, la douleur est encore plus forte, mais une fois qu’elle est partie quel soulagement ! Lorsque l’on écrit sur des moments douloureux, c’est une peu le même processus.
Conseil numéro 6
Ne vous censurez pas : l’authenticité comme voie de guérison
L’autocensure est l’ennemi numéro un de l’écriture thérapeutique. Quitte à raconter ce qui vous a fait souffrir, ne le faites pas à moitié.
N’éludez rien, ne tronquez pas votre récit de vie, ne le romancez pas. Si vous faites l’impasse sur certaines douleurs, un jour ou l’autre elles risquent de refaire surface avec davantage de force.
Si c’est vraiment trop difficile concernant votre intimité, si vous ne souhaitez pas vous livrer, si vous voulez garder un jardin secret, écrivez pour vous-même à la manière d’un journal intime. Vous serez la seule personne au monde à en détenir la connaissance.
Conseil numéro 7
N’hésitez pas à demander l’aide d’un thérapeute
Reconnaître ses limites est un signe de sagesse, pas de faiblesse. La douleur peut être trop forte, revisiter son passé peut s’avérer une épreuve difficile à surmonter.
N’hésitez pas à faire appel à un ou une thérapeute spécialisé(e) dans les traumatismes (EMDR, thérapie cognitive-comportementale, thérapie narrative).
Ce professionnel pourra vous aider à gérer vos émotions et à trouver les mots justes pour raconter votre histoire.
En vous confiant à cette personne, vous y verrez beaucoup plus clair. L’accompagnement thérapeutique peut transformer l’écriture de votre récit de vie en véritable processus de reconstruction.
Conseil numéro 8
Si vous en ressentez le besoin faites appel à un coach en écriture.
Vous faire accompagner par un(e) biographe est une autre façon de vous faire aider si vous avez le sentiment de faire du surplace.
Ce professionnel vous accompagnera tout au long de l’écriture. Il vous aidera à formuler ce que vous ressentez, à trouver les mots justes, à structurer votre récit.
Un coach en écriture apporte une méthodologie éprouvée et un regard bienveillant sur votre parcours.
Par ses encouragements, il vous motivera si vous connaissez des passages à vide.
Précision importante : en aucun cas, il ne fera office de thérapeute. Ce n’est pas son métier, cela ne fait pas partie de ses compétences. Il vous aidera essentiellement au niveau de l’écriture.
Conseil numéro 9
N’oubliez pas la valeur de votre témoignage pour vos futurs lecteurs
Gardez cela en mémoire : vous n’écrivez pas dans le désert, dans le vide. Si vous décidez de diffuser votre récit auprès de votre entourage ou du public en recourant à l‘édition, des femmes et des hommes vous liront et en tireront des bénéfices.
Votre récit pourra avoir valeur de témoignage pour vos futurs lecteurs. Ne le perdez pas de vue, car ce peut être une importante source de motivation.
En partageant votre histoire de vie, vous permettrez à certaines personnes de reprendre confiance, de remonter la pente.
Par la force de votre récit, son authenticité, vous démontrerez à ceux ou celles qui ont perdu tout espoir que l’on peut malgré tout surmonter des épreuves.
Votre histoire personnelle peut devenir une source d’inspiration et d’espoir pour chacun d’entre nous.
Conseil numéro 10
Ce n’est peut-être pas le bon moment.
Écrire sur soi, écrire sa propre histoire ne doit pas être une punition.
Si le chagrin est trop fort lorsque vous vous apprêtez à écrire, si vous vous installez à votre table de travail à contre-cœur, renoncez dans un premier temps.
Cela veut dire que le bon moment n’est pas encore venu, mais ne désespérez pas. Si vous êtes à votre écoute, il viendra un jour ou l’autre, tel un déclic.
Faites confiance à votre intuition et à votre sagesse intérieure, elle vous indiquera le bon moment pour commencer ou reprendre votre récit de vie.
Ernest Hemingway a attendu des années avant de se lancer dans l’écriture de « Paris est une fête ». Dans ce récit où il relate sa jeunesse dans la capitale française, il se livre à des réflexions profondes.
Conclusion : Transformer la douleur en force par l’écriture
Écrire sur les moments douloureux de sa vie représente l’un des défis les plus nobles et les plus transformateurs que l’on puisse s’imposer. Comme l’illustre parfaitement l’exemple d’Ernest Hemingway, qui a attendu des années avant de se lancer dans l’écriture de « Paris est une fête », le timing et la maturité émotionnelle sont essentiels.
Dans ce récit autobiographique, Hemingway se livre à des réflexions profondes sur sa jeunesse parisienne, prouvant que la distance temporelle peut transformer la douleur en sagesse.
Votre récit de vie, même imparfait, même douloureux, porte en lui une force de transformation personnelle et collective inestimable. Chaque mot écrit est un pas vers votre libération.
Mes sources
Neurosciences et écriture thérapeutique :
- Source : Pennebaker, J.W. & Beall, S.K. (1986). « Confronting a traumatic event: toward an understanding of inhibition and disease. » Journal of Abnormal Psychology.
2. Étude université du Michigan (3ème personne) :
- Source : Kross, E., & Ayduk, O. (2017). « Self-distancing: Theory, research, and current directions. » Advances in Experimental Social Psychology.
3. Statistiques consultations médicales :
- Source : Pennebaker, J.W. (1997). « Writing About Emotional Experiences as a Therapeutic Process. » Psychological Science.
4. Citation Freud :
- Source vérifiée : Cette citation est effectivement attribuée à Freud dans la littérature psychanalytique.
5. Techniques thérapeutiques mentionnées :
- EMDR : Shapiro, F. (2001). « Eye Movement Desensitization and Reprocessing: Basic Principles, Protocols and Procedures. »
- Thérapie narrative : White, M. & Epston, D. (1990). « Narrative Means to Therapeutic Ends. »
