Fondée en août 2017, JAH regroupe de jeunes écrivains de 10 à 18 ans férus de littérature et d’écriture. Ces jeunes se réunissent les samedis en ateliers pour travailler différents textes et style d’écriture sous l’encadrement d’animateurs chevronnés. À l’issue de plusieurs mois de dur labeur ils ont produit un recueil d’histoires originales qui touchent des violations de plusieurs droits que vivent au quotidien les enfants en Haïti. : la protection de l’enfant, l’éducation, la liberté d’expression, etc. L’article présente les grandes lignes de cette aventure. Son auteure est Valérie Payen Jean Baptiste, fondatrice du groupe.

 

La motivation

Il n’est pas évident de pouvoir expliquer la préférence d’une activité à une autre, celle de la lecture aux feuilletons télévisés, par exemple, ou encore du football aux mathématiques. Sauf que souvent ce choix est fondé sur la satisfaction que l’exercice procure et le désir inextinguible d’y revenir, d’y consacrer son temps et son énergie. Comme le dit Merieu (1988), ne viendront… au savoir que ceux qui, précisément, le savent désirable au point d’y consacrer des intérêts plus immédiats » (Merieu, 1988, p.87). Le grand bonheur de tout enseignant, de tout pédagogue ou tout éducateur est de pouvoir susciter ce désir d’apprendre et de le soumettre à leur enseignement en temps voulu. Malheureusement, s’il est, plus ou moins, possible d’influencer le désir d’apprendre (Perrenoud, 2003), la réalité démontre qu’il n’est pas facile de le maintenir et encore moins de le contraindre. Souvent, les meilleures stratégies d’enseignement ou encore les plus grands discours incitatifs font face à des échecs ou à des refus qu’il n’est pas facile d’expliquer. Alors, au lieu de chercher à soumettre un apprenant à un projet d’apprentissage, il serait peut-être plus bénéfique d’essayer la démarche inverse en se mettant au service de tout désir manifeste d’apprendre (Neill, Laguilhomie, & Mannoni, 1970) et de l’entretenir en multipliant les occasions pour qu’il se réalise : dans la pratique et à travers des échanges.

Ce principe fut simplement appliqué et expérimenté avec les jeunes du club Jeunes Auteurs Haïtiens (JAH).

Fondé en août 2017, le club JAH regroupe en son sein des jeunes âgés de 10 à 18 ans, férus de littérature. Pour recruter les intéressés, une annonce fut faite à l’Institution Demesvar Delorme où je travaille à titre de directrice pédagogique et de formatrice d’enseignants, et à la Bibliothèque Municipale de Delmas. L’important n’était pas de recruter un grand groupe mais d’avoir un petit nombre d’enfants issus de milieux sociaux différents et de niveaux scolaires différents ayant simplement en commun la passion de la littérature. Pour être admis, Il leur fut demandé de produire un court texte sur une page de 8 ½ x 11. Une cinquantaine d’enfants apportèrent leurs textes dans les différents endroits ciblés. Le projet fut ensuite exposé aux parents des enfants choisis et un formulaire de consentement leur fut soumis pour avoir leur acquiescement.

Dans un premier temps, l’objectif poursuivi était d’offrir un accompagnement rédactionnel et thématique aux jeunes du club en utilisant le format de l’écriture collaborative dans des espaces de rencontres et d’échanges ouverts et non formels. La méthode de la cocréation fut utilisée de sorte que le projet ne soit pas vécu comme un processus d’acquisition et de retransmission d’informations mais de préférence comme une expérience ontologique, de transformation sociale, de construction de soi et des autres.  Entre les encodages de sons, l’application de règles grammaticales et de syntaxe, l’analyse littéraire et les feedbacks des animateurs, les enfants se réunissaient en atelier, principalement, pour communiquer leurs idées d’écriture ou l’état d’avancement de leur travail. Ils écoutaient les histoires des autres, les commentaient, partageaient ce qu’ils savent avec des références ou encore présentaient ce qu’ils avaient produit pour les améliorer. Ainsi les histoires étaient-elles construites avec l’apport de tout un chacun, les textes étaient-ils déconstruits puis reconstruits en groupe. L’écriture est fondamentalement une expérience sociale qui met dans une relation d’interdépendance l’auteur et ses lecteurs. L’œuvre écrite est donc collaborative : cette Co élaboration de sens commun passe par la construction progressive de connaissance sous forme écrite et leur diffusion a un groupe plus ou moins élargi (« Écriture collaborative — EduTech Wiki », s. d.).

Juste quelques mois plus tard, au mois de novembre 2017, le projet fut inclus dans une entreprise plus large patronnée par la Fondation Konesanns Ak Libète (FOKAL) et l’ASF et a duré quatre mois. Désormais, les enfants devaient produire des textes originaux traitant la thématique des droits des enfants en Haïti. Pour de jeunes enfants non encore rompus au métier de l’écriture, le défi était de taille. Il requérait non seulement le talent et la volonté mais aussi l’application de principes rigoureux, un investissement dans un travail long et laborieux. Ce dont, la plupart du temps, les jeunes préfèrent se passer. La question fondamentale était alors de savoir comment amener des jeunes de 10 – 17 ans à produire dans un court laps de temps des textes destinés à la publication sur une thématique qu’ils ne maîtrisaient pas, sans qu’ils ne perdent leur motivation ?  Ce pari fut lancé et réussi en alliant la passion de l’écriture à des expériences sociales à travers lesquels se vit l’expérience de l’apprentissage.

Des mois de décembre 2017 à mars 2018, les enfants travaillèrent sur un ensemble de thèmes traitant la question des droits humains avec un accent particulier pour les droits des enfants. Dès cinquante enfants reçus au départ, 15 participèrent au projet du début à la fin. Dix travaux furent au final choisis pour le projet : des histoires, des articles et des poésies originales traitant de violations de plusieurs droits que nous vivons au quotidien en Haïti, telles que : la maltraitance, l’insécurité, la corruption, la liberté d’expression… etc. Leurs œuvres furent présentées le samedi 7 avril 2018 de 12h à 13h sous la tonnelle de FOKAL au cours d’une conférence-débat intitulé : Petits Doigts parlant de Droits, animée par eux. Encouragés par les parents des enfants, les collègues administrateurs du club et le staff de l’Institution Demesvar Delorme, les histoires furent regroupées, éditées puis imprimées. Le 20 juin dernier, ces jeunes écrivains étaient donc présents, des rêves pleins les yeux, dans les jardins de la UNIBANK – Haïti, à Livres en Folie pour signer leur œuvre aux côtés de grands écrivains du monde littéraire haïtien, tel que Dany Laferrière l’écrivain haïtien-canadien de l’Académie française.

 

Ce projet de livre fut une expérience qui maria la rédaction mais aussi des notions de civisme : la co-construction. Engager les jeunes à co-réaliser une œuvre leur a fait découvrir les notions de collaborations, d’entraide et de participation. Savoir collaborer et apprécier l’apport de chaque membre dans une communauté n’est pas chose innée, cela s’apprend et les jeunes ont appris ces valeurs fondamentales en participant tous à une œuvre collective. Même quand les histoires sont écrites par des auteurs différents, tous les écrivains, ont, d’une manière ou d’une autre apporté leur touche dans la réalisation de l’histoire de chacun.

Il y a eu des moments de partage, des moments d’écoute. Il y a eu des ateliers pour apprendre à évaluer l’autre. Il y a eu des sorties de groupe pour créer les liens. Et aujourd’hui encore l’engagement continue car chacun joue sa part pour promouvoir le livre et le vendre dans leur réseau. Ils sont tous concernés.

L’application de la méthode de la cocréation fit également ressortir l’importance des échanges libres, non dirigés, dans l’acquisition de nouvelles connaissances et l’application de conventions. Tout comme l’illustre Wenger (2005) dans sa théorie sur la communauté de pratique l’« apprentissage collectif informel produit des pratiques sociales qui … contribuent à créer des mots de vocabulaire nécessaires à l’accomplissement de tâches. En outre, ces pratiques détournent la dimension monotone et routinière du travail en développant une atmosphère agréable faite de rituels, d’habitudes, d’histoires partagées » (Wenger, 2005). Quoi de plus fructueux, en effet, que les échanges d’idées produites dans un cadre informel : réseaux, groupes sociaux, clubs… non explicitement pédagogique.

Généralement, l’organisation des rencontres sortait de l’ordre canonique de déroulement des ateliers d’écriture. Tout s’organisait à partir des propositions de discussion des enfants. Elles tournaient généralement autour de la question des droits humains à partir des textes lus, des films vus, des sites visités, mais principalement à partir des questionnements des enfants pour l’avancement de leurs textes. Une fois les propositions de discussions lancées, les enfants se regroupaient pour le partage en grand groupe et c’est à ce moment que les idées se construisaient et que les productions prenaient chaires. Enfin, ils se dispersèrent pour la pratique rédactionnelle soit seuls, soit en petits groupes dépendamment de leurs intérêts. Les propositions d’écriture étaient respectées par les animateurs présents, ces derniers étaient sollicités pour donner leurs feedbacks sur les plans linguistiques et cognitifs.

Par ailleurs, la dimension de l’espace fut également prise en compte dans le cadre de ce projet vue son importance psychologique sur l’autonomie de l’expression individuelle et de groupe. Les différents travaux menés par Knowles (1975) ; Long (1989) et Hiemstra (1991) ont démontré, en effet, que l’autonomie de l’apprenant dans son processus d’apprentissage résulte des interactions existantes entre l’auto direction de ce dernier et le dispositif de formation. Un espace ouvert et flexible procure à un apprenant « des libertés de choix, afin qu’il puisse exercer un contrôle sur sa formation et sur ses apprentissages » (Jézégou, 2005, p.103). Ainsi les enfants constituèrent-ils spontanément un club qu’ils nommèrent Jeunes Auteurs Haïtiens (JAH) et se réunissaient tous les samedis dans l’espace vide de la Bibliothèque Municipale de Delmas (BMD) pour discuter librement de l’avancement de leurs productions.

Par ailleurs, tenant compte de l’essor des usages des technologies de l’information et de la communication (TIC) et de leur intérêt pour les jeunes, un groupe whatsapp et une page wiki furent créés pour permettre au groupe de poursuivre ses échanges et ses discussions en dehors des heures de l’atelier. Ceci eut pour effet de propulser la liberté d’expression des jeunes enfants et leur apprentissage collaboratif.

Si le wiki était utilisé uniquement pour la rédaction et les commentaires de textes sur les droits humains qu’ils écrivaient en groupe ou individuellement, le WhatsApp fut employé pour le partage de textes plus diversifiés : l’amour, l’amitié, la nature, la politique. Le plus que les expériences de partages libres se multipliaient le plus que la participation des enfants était active. Et leurs réponses à cela étaient simples :

  • « parce que c’est cool …  j’ai plus de confiance en moi (A. 14 ans);
  • j’apprends de nouveaux mots (T. 12 ans);
  • lorsqu’on est libre, la réflexion est infinie (A. 14 ans) ;
  • je découvre ce que les autres ne comprennent pas … je cherche à me corriger pour faire mieux (M. 12 ans)».

Conclusion

Réaliser le livre “Petits doigts parlant de droits’ avec les enfants fut une aventure riche d’expériences nouvelles pour l’éducatrice que je suis. L’objectif de ce projet semblait être au tout début un rêve inaccessible mais il s’est avéré être un projet passionnant car les enfants y ont mis du cœur. À partir de la méthode de co-construction des idées il a été facile de maintenir leur garder leurs intérêts : le dynamisme, l’effort, l’enthousiasme et la persistance étaient tous au rendez-vous pour produire. Nos ateliers d’écriture collaborative des samedis matin à la BMD s’étaient transformés en tribunal plaidant la justice.

Cette expérience d’écriture collaborative réalisée avec des enfants dans une ambiance de club a mis en exergue qu’allier désir d’apprendre à des expériences sociales dans un cadre d’apprentissage non contraignant (ouvert et flexible) favorise le développement de l’apprentissage. L’art d’écrire fut acquis à partir d’échanges de groupes, de dialogues et d’évaluation par les pairs. À travers leurs communications les enfants auditionnaient leur production, en découvraient les aspects cachés et en évaluaient l’effet à partir des réactions des autres. Ainsi, ils ont pu produire des histoires, des articles et des poésies et présenter leurs œuvres au grand public.

  • « J’apprends à mieux réfléchir en écrivant mon histoire avec les autres (C. 11 ans)».

Cette expérience leur a donc permis de construire leur imaginaire, de découvrir et d’identifier plusieurs styles littéraires, de construire un style personnel.

Valérie Payen Jean Baptiste

Membres administrateurs du groupe

Valérie Payen Jean Baptiste – fondatrice

David Jean Louis – animateur et graphiste

Gernina Jeudy – animatrice

Regianald Payen – animateur et éditeur

Naitana Baptiste – animatrice

Franck Peter Lee – animateur

 

Bibliographie

Beaudouin, M. (2004). Un atelier d’écriture en classe : place et rôle. IUFM de

l’Academie d’Aix Marseille, 168

Jézégou, A. (2012). La présence en e-learning : modèle théorique et perspective

pour la recherche. Revue de l’éducation à distance, Vol 26 n°1. Tiré de http://lllearning.free-h.net

Long, H. (1989). Self-directed learning – Emerging theory and practice. University

of Oklahoma, Norman

Meirieu, P. (1987). Apprendre, oui mais comment. Paris

Écriture collaborative — EduTech Wiki. (s. d.). Consulté 3 août 2018, à l’adresse http://edutechwiki.unige.ch/fr/%C3%89criture_collaborative#A_Taxonomy_of_Collaborative_Writing_to_Improve_Empirical_Research.2C_Writing_Practice.2C_and_Tool_Development

Neill, A. S., Laguilhomie, M., & Mannoni, M. (1970). Libres enfants de Summerhill.

  1. Maspero.

Perrenoud, P. (2003). Qu’est-ce qu’apprendre ? Enfances & Psyno24(4), 9‑17.

https://doi.org/10.3917/ep.024.0009

Thompson, C. (2011). How Khan Academy is changing the rules of

education. Wired Magazine126, 1–5.

Wegener, C. (2017). Co-Creating the Joy of Writing. In Co-Creation in Higher

Education (p. 117‑130). SensePublishers, Rotterdam. https://doi.org/10.1007/978-94-6351-119-3_8

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